Edouard Martin, survivant saint-aubinois de la guerre de 14-18

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La guerre de 1914-1918 vécue et racontée par un habitant de Saint Aubin des Bois, Edouard Martin, ancien maire. Propos recueillis par Jean-Guy Lambert, maire actuel.

“Je suis parti de Saint Aubin en avril 1915, alors que j’avais 18 ans, pour Mamers dans la Sarthe où j’ai fait mes classes qui ont duré cinq mois.

Ensuite je suis allé derrière le front à Vassy, en Haute Marne, comme bataillon de marche pour l’instruction ; là, nous avons appris à faire des tranchées et nous avons suivi un stage de mitrailleur.

On prenait les soldats par numéro de matricule pour aller renforcer les 115ème, 142ème et 143ème régiments. C’est au 143ème régiment d’infanterie, 2ème bataillon que je fus affecté car il avait eu de nombreuses pertes à la bataille de Mont-Têtu le 25 septembre 1915.

Je me suis retrouvé en Argonne dans les tranchées alors que d’autres se battaient également à Verdun, en Champagne, en Belgique et en Lorraine.

J’ai été affecté à la 2ème compagnie de mitrailleuses. Par mitrailleuse, il y avait le premier tireur, le premier chargeur, le second tireur, le second chargeur et des suppléants dont je faisais partie. Nous étions cinq à six par mitrailleuse.

Mon rôle était d’acheminer les munitions. J’allais les chercher à 2 ou 3 kilomètres du front où elles avaient été amenées soit à dos de mulet, soit par des mulets attelés. Nous emmenions deux caisses de munitions par homme ; on les mettait le plus souvent en bandoulière, l’une devant, l’autre sur le dos. Nous avions en supplément une couverture, des musettes, notre linge et un mousqueton, un genre de grosse carabine, moins lourd qu’un fusil.

Lorsque nous étions obligés de nous mettre à plat ventre, on tombait sur la caisse qui était à l’avant et celle de derrière nous tombait sur la tête, heureusement que le casque nous protégeait !

C’était ensuite la bataille de Verdun où nous nous rendîmes à pied le 18 août 1916. Nous avons réussi à repousser l’ennemi après avoir laissé de nombreux morts sur le champ de bataille. Nous sommes restés accrochés au terrain. Sous les obus, sous le tir meurtrier des mitrailleuses, le caporal Ducos met en batterie et ouvre le feu ; il est blessé mortellement. Immédiatement le tireur Andouy le remplace ; il est blessé grièvement à son tour. C’est Danos qui lui succède et qui trouve la mort pendant qu’il commençait son tir et c’est enfin Berdeil qui n’hésite pas à prendre la place des camarades tombés et qui arrête toutes les tentatives de contre-attaques de l’ennemi.

Après, nous avons fait de la guérilla de tranchée : nous restions sept jours dans les tranchées puis nous passions sept jours à l’arrière et lorsque nous repartions pour les tranchées, on allait rarement à l’endroit où nous étions sept jours auparavant.

Notre chef de compagnie était lieutenant, ensuite il y avait le commandant de bataillon qui nous transmettait les ordres de l’État Major. On faisait partie d’une compagnie divisée en deux sections ; chaque section avait deux mitrailleuses.

Après la bataille de Verdun, nous sommes revenus en Argonne où l’on a passé tout l’hiver, puis nous sommes allés en Alsace et ensuite en Belgique. Le plus souvent on se déplaçait à pied.

Nous sommes montés pas très loin de Mont-Kemmel que l’on a laissé sur notre droite. Le 8 mai 1918, à Wyverbeck, nous avions les anglais sur notre gauche, les belges sur notre droite et lorsque les allemands ont attaqué, ils l’ont fait sur notre gauche. Les anglais se sont retirés jusqu’à leur deuxième ligne si bien que le troisième bataillon de chez nous s’est fait contourner et a été fait prisonnier.

Alors dans l’après-midi, il fallait que le deuxième bataillon, dont je faisais partie, reprenne le terrain perdu. Nous avons donc attaqué à 15 h et le soir on avait repris le terrain, certes avec de nombreuses pertes.

Ensuite, nous sommes revenus en Lorraine où nous avons livré de petites batailles et poursuivi inlassablement les arrières gardes allemandes depuis l’attaque des avancées de la ligne Hindenburg le 31 août 1918, jusqu’au territoire belge.

Et cela, malgré la pluie et les privations de toutes sortes, car le ravitaillement était rendu impossible à cause des entonnoirs (trous de bombes) qui obstruaient les routes.

Nous nous sommes arrêtés le 11 novembre 1918 aux lisières nord de Cul-de-Sarts en Belgique : c’était l’armistice !

Nous sommes revenus auprès de Lille, à pied, et de là certains détachements dont je faisais partie partaient pour remplacer les douaniers sur la frontière belge. On se relayait tous les quinze jours. On y est resté jusqu’au mois d’octobre 1919.

À cette époque, nous sommes partis, les classes 16, 17 et 18, par le chemin de fer jusqu’à Castelnaudary dans l’Aude car le 43ème régiment était là-bas. On nous a démobilisé au bout de huit jours et je suis revenu par le train jusqu’à Paris, puis de Paris à Chartres ; le lendemain, je suis allé à la base aérienne de Chartres pour me faire réellement démobiliser. On m’a donné un costume bleu en drap et un petit pécule, puis j’ai laissé mes habits militaires.

J’étais très heureux d’être enfin démobilisé mais je pensais toujours à ceux qui étaient restés au champ d’honneur, avec une profonde tristesse.

Les permissions que j’ai prises durant ces quatre ans et six mois n’étaient pas régulières. On partait chacun son tour. J’ai eu en tout cinq permissions de dix jours ; en fait, je ne passais que sept jours à la maison car il fallait compter le voyage et lorsqu’il fallait repartir, croyez-moi, j’avais plutôt le cafard !

Je souhaiterais dans l’avenir que les peuples prennent conscience que la guerre n’estompe pas les divergences et qu’il serait préférable de régler les différents par la voie de la diplomatie car on est toujours obligé de négocier à un moment ou à un autre.

Je sais que l’on me rétorquera qu’il est toujours préférable d’entamer des pourparlers en position de force mais au détriment de combien de vies humaines. Cela laisse à réfléchir !”

Cité à l’ordre du Régiment n° 163 du 25 janvier 1919 “mitrailleur d’élite d’un courage exemplaire. Lors de la dernière avance et particulièrement en avant de Pouilly le 19 octobre 1918 a assuré la liaison avec intelligence et dévouement dans une zone battue par des feux de mitrailleuses”. Décoré de la croix de guerre avec étoile de bronze.

Edouard Henri Jules Martin est né le 21 novembre 1896 à Saint-Aubin des Bois. Il a été maire de la commune du 20 mars 1959 au 26 mars 1971. Il est décédé le 29 octobre 1987.


(Photos : collection personnelle de Michel Guesnet)

(Source : bulletin Sous-Bois n° 8 de décembre 1982)

Propos recueillis par Jean-Guy et Antoinette Lambert


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